Le Grand Frère Pol Pot
Je suis allé au Cambodge pour la première fois en 1997. Tout m'a surpris, et pour être franc, rien ne m'a plu... Le spectacle de la misère est atroce, insoutenable, insupportable, intolérable et surtout omniprésent... Les enfants qui font la manche, les invalides, les amputés, jeunes et vieux, il n'y a pas d'âge pour sauter sur une mine... La crasse de Phnom Penh, et cette léthargie apparente qui donne l'impression que la ville est restée scotchée au Moyen Age, un Moyen Age triste, lent, sans espoir et gris...
En attendant mon visa pour rentrer en Thaïlande, j'errais sans but dans une ville que je n'aimais pas... Puis j'ai pris l'habitude de chasser les mendiants, avec lassitude mais sans colère, d'observer les enfants qui sont les plus beaux du monde, de m'asseoir près du Mékong et de regarder passer ce fleuve large et paresseux et peut être aussi majestueux, comme tous les fleuves qui sont encore en liberté...
J'ai attendu mon visa trois jours, c'est le temps qu'il faut à un employé d'ambassade pour mettre un tampon sur un passeport. Et au bout de ces trois jours, la ville avait un nouveau visage - ou bien est-ce moi qui la voyais avec de nouveaux yeux ? Curieusement, en revenant de l'ambassade, je décidai de rester une journée de plus, et de revoir ce que j'avais déjà vu, pour essayer de comprendre ce que je n'avais pas compris.
Le soleil pèse des tonnes, et on ne le voit pas à cause de l'humidité et des nuages... Tout colle, on marche en apnée, mouillé de sueur, même le vent est fatigué, aujourd'hui il ne souffle pas, la mousson n'est pas qu'une averse torrentielle, c'est une habitude à prendre, faire le minimum et le faire lentement, et remettre à demain ce qui n'est pas indispensable... La mousson devient une philosophie...
Les enfants se baignent nus en riant, leurs mères font la lessive juste à côté, dans le même fleuve, paresseux près des berges mais rapide si l'on s'en éloigne... Les éclopés tendent la main, il n'y a pas de boulot pour eux, il n'y a de boulot pour personne, ici, chacun pour soi... Je les observe discrètement, eux aussi m'observent... J'essaie de savoir s'ils ont sauté sur une mine qu'ils ont eux-mêmes posée... Ce serait le plus cruel châtiment, et ce serait payer bien cher une erreur passée ! Infirme à vie, trente ans et une seule jambe ! Ils sont tous résignés, ils acceptent leur sort, c'est un début de sagesse, se révolter ne mène a rien...
Le Mékong s'en fout, lui... Témoin d'horreurs pendant des années, il ne dit, rien, il coule, impassible et impénétrable... S'il pouvait parler, que raconterait-il ? Les dizaines de milliers de cadavres qu'il a charriés sont loin, ils ont fini de se décomposer, ils sont peut être revenus dans ces enfants qui jouent et se baignent et ne savent rien de Pol Pot...
Car on ne peut pas rester à Phnom Penh sans s'interroger sur le drame récent qui a bouleversé ce pays - et qui continue de le blesser ! Quand on demande des explications à un vieux qui, souvenir du colonialisme et de l'Indochine, parle français, d'un seul coup, le ton baisse, le vieux regarde partout et le plus souvent élude la question... Il y a encore de la peur dans cette ville ! Comment un Khmer a-t-il pu instaurer un tel régime de terreur qui perdure si longtemps ?
On ne peut pas rester à Phnom penh sans chercher les réponses à ces questions : pourquoi et comment Pol Pot a agi de la sorte ? Qu'a-t-il fait exactement ? Et les autres ? Les exécutants ? Ceux qui avaient les fusils et les dynamos ? Qui l'a suivi, qui lui a obéi, et encore une fois, pourquoi ?
Ce qui suit est la démarche d'un touriste tombé sous le charme d'une ville et d'un peuple, une enquête forcément sommaire, mal documentée, et pleine d'approximations, une enquête qui ne répond à aucune question, une enquête qui a pour conclusion une hypothèse... Que le lecteur m'excuse ce travail inachevé !
Pol Pot, le personnage
Etat civil succinct
« Sa tante, Khun Meak, fut reine du Cambodge : mariée en 1925, elle est la troisième des 10 épouses successives officielles du roi Monivong. Meak était la fille de la soeur du père de Pol Pot (elle devrait donc être sa cousine!)
Une des servantes de Khun Meak donnera naissance à Khun Yeap, autre future reine du Cambodge : jolie et jeune danseuse du ballet royal, elle sera la seconde et dernière épouse du roi Suramarit et la mère du prince Sirivudh, né en 1951. Le roi Norodom Sihanouk, né en 1922, est fils de la première épouse de Suramarit, la reine Kossamak. »
(« Etat présent de la Maison Royale du Cambodge », édition de 1994, page 106)
Pol Pot, de son vrai nom Saloth Sar, avait donc ses grandes et petites entrées dans un Palais Royal ou lui-même n'était rien. Son oncle, chef du protocole du palais, l'envoya en France en 1949 avec une bourse du gouvernement cambodgien pour faire des études d'électricité. Ce qui peut passer pour un élan de générosité peut aussi être considéré comme une marque de dédain : alors qu'un enfant de la famille royale est généralement Premier ministre ou Chef des armées, postes qui nécessitent très peu de compétences, lui, on l'éloigne... Et pourquoi ? Oh ! Pas pour étudier à Harvard ou Yale, non, pour apprendre l'électricité ! « Tu seras électricien, mon gars, comme le fils de la concierge ! »
Je ne suis pas convaincu que Saloth Sar ait apprécié d'être aussi petit chez les grands...
On a supposé après coup qu'en électricité, il apprit surtout les courts circuits, dont il vulgarisera largement l'utilisation par le biais de la torture... Il en reste d'ailleurs de nombreuses traces dans l'école Tuol Sleng, en plein centre de Phnom Penh, où des carcasses de lits métalliques finissent de rouiller alors que l'on peut encore entendre les cris des femmes torturées, si l'on a l'oreille fine et sensible.
L'homme qui le connaît le mieux, son beau-frère Ieng Sary ajoute même qu'en France il passa son temps à jouer au billard, à gratter la guitare (non électrique...) et à courtiser les cercles marxistes. On courtise ce qu'on peut. Bref, il partit bouddhiste, il revint communiste stalinien et rousseauiste primaire, n'ayant pas du tout compris Rousseau. Nous en reparlerons. Quoi qu'il en soit, dans cette première tranche de vie, il est rarement fait allusion aux parents de Saloth, mais plus fréquemment à sa tantine, à son tonton, aux cousins... Manquant déjà de la tendresse parentale, il n'est pas impossible que chez ce petit être craintif et effacé, se soit développé en lui un début de désaffection envers sa famille pour qui il comptait si peu, envers les grands du royaume qui ne le voyaient pas, et envers l'humanité entière à l'exception des seules personnes qui lui parleront et le laisseront s'exprimer, ses copains marxistes parisiens.
De retour au pays en 1953, sans aucun diplôme, même pas son certificat d'études, on l'autorisa, en tant que membre de la famille royale, à enseigner le français à Phnom Penh de 1956 à 1963. Encore une fois, je ne suis pas certain qu'il ait, de gaieté de c½ur, accepté d'enseigner une langue qu'il connaissait, certes, mais qu'il méprisait : Saloth Sar le timide n'aimait pas trop les étrangers, et pas du tout les Français qui ne lui avaient donné aucun diplôme, et peut-être même aucune maîtresse... Cette même année 1956, il devint cousin du roi Sihanouk en épousant la soeur de l'épouse de Ieng Sary, mais on lui conserva son poste non honorifique de professeur de français !
Parallèlement à son poste d'enseignant, il milita, à Phnom Penh, au sein du Parti révolutionnaire du peuple cambodgien (PRPK), parti clandestin qui prônait une politique internationaliste de lutte commune contre les puissances coloniales, donc la France. Représentant une tendance ultra nationaliste, notre doux Saloth, qui commençait à se faire appeler Pol Pot, s'opposa au fondateur du parti, Tou Samouth, qu'il fit assassiner en 1962 par ses partisans. Le PRPK devint alors le Parti des travailleurs du Kampuchéa et suivit désormais une ligne très nationaliste...
En 1963, Le bon Pol Pot sortit du corps enseignant, et prit le maquis afin d'échapper à la police, le PRPK étant devenu hors la loi. De nombreux réfugiés vietnamiens qui fuyaient les bombardements américains - la guerre du Vietnam ne s'était pas encore étendue au Cambodge - venaient grossir les rangs du maquis; ils s'appelaient eux-mêmes les Khmers libres, mais le roi Sihanouk les baptisa Khmers «rouges» du nom de leur couleur politique.
Pendant ces années de maquis, Pol Pot entendait les bombes américaines qui tombaient sur le Vietnam, pays voisin et ami... Au début, il collabora avec les Vietnamiens, contre les Américains... C'est ce que l'on pourrait appeler la fraternité de ceux qui sont sous les bombes, par opposition à la fraternité de ceux qui les larguent...
Mais la guerre s'éternisait... Kennedy avait tout fait pour l'éviter, mais son successeur Johnson la voulait, pour des raisons inavouables, car politiquement correctes mais humainement incorrectes. Sous sa présidence, de 1963 à 1969, le nombre de GI au Vietnam passa de 3 000 à plus de 400 000 ! La guerre toutefois restait cantonnée au Vietnam. Les Cambodgiens, dont le gentil Pol Pot, en étaient les spectateurs attentifs et compatissants.
Puis, en 1969, exit Johnson, le couple Nixon Kissinger prit le pouvoir, et voulut en finir vite avec ce sale conflit, de plus en plus impopulaire aux USA. Alors, puisque ni les bombardements incessants ni le napalm ne venaient à bout de ces petits hommes verts, couleur de la jungle, qui passaient par le Cambodge pour faire des opérations au sud du 57eme parallèle, eh bien, les B52 qui bombardaient le Vietnam firent eux aussi des incursions au Cambodge, qu'ils bombardèrent allégrement
Pour le monde occidental bien pensant, le génocide cambodgien débuta en 1975 avec le vilain Pol Pot... Mais c'est faux : il débuta en 1969 avec l'assentiment du gouvernement Nixon - Kissinger, qui autorisa le bombardement d'un pays neutre - et quel bombardement ! Un exemple : en 1973, pendant 160 jours consécutifs, 240 000 tonnes de bombes tombèrent sur des villages, des rizières, et des buffles innocents de la folie des hommes... Et accessoirement peut-être quelques guérilleros... Ce tonnage, en cinq mois et 10 jours, représente 50 % de plus que toutes les bombes conventionnelles larguées sur le Japon pendant toute la durée de la seconde guerre mondiale !
Ainsi, L'Amérique, cette grande nation, reproduisit au Cambodge ce qu'elle avait qualifié d'infamie à Pearl Harbor : des bombardements sans préavis, sans crier guerre, et sur un pays qui ne voulait pas de ce conflit ! Ils semèrent la terreur et la mort, ils semèrent des cris, des pleurs, de la douleur chez de pauvres paysans qui ne comprenaient rien...
Les historiens donnent des chiffres, je cite « Ces bombardements américains s'effectuaient sur des zones très peu peuplées, pour ne pas dire inhabitées, et on ne peut leur accorder QUE 17,6 % des tués, loin derrière les tués par armes à feu, 46,3 %, ou les assassinats, 31,7 %.
Le chiffre réel des tués peut difficilement dépasser 240.000 Khmers et 70.000 Vietnamiens du Cambodge, soit 310.000 personnes. » (Marek Sliwinsky)
C'est donc bien sous la présidence de Richard Nixon et de son bras droit, prix Nobel de la paix, Henry Kissinger, que 310 000 Cambodgiens et assimilés sont morts : n'est-ce pas le début d'un génocide ? C'est eux qui ont banalisé la mort de paysans cambodgiens dont personne ne se souciait ! L'histoire a souvent tendance à oublier ces années, de 1969 à 1975, surtout lorsque ce sont des américains – de n'importe quelle origine - qui l'écrivent ! Pol Pot, qui commençait à se faire appeler Frère Numéro Un, n'a fait que continuer le boulot commencé par les bombes américaines ! Peut être même a-t-il pensé que lui, Cambodgien de naissance, avait plus le droit de vie et de mort sur les Cambodgiens survivants que les Américains ?
Le 18 mars 1970, le maréchal Lon Nol renversa Sihanouk . Celui-ci se réfugia à Pékin, où ses hôtes Chinois purent le convaincre que seule une alliance avec Pol Pot lui permettrait de rentrer à Phnom Penh ( Les Chinois à cette époque soutenaient et approvisionnaient les Khmers Rouges). Les Américain quittaient le Vietnam, la victoire communiste sur l'ensemble des États de l'ex-Indochine était imminente. Ainsi, le roi Sihanouk lui-même devait solliciter de Frère No 1 l'autorisation de rentrer au pays ! Quel revirement, et quelle revanche, pour l'apprenti électricien qui traînait dans les couloirs du palais, et à qui les grands disaient d'aller jouer ailleurs ! Il se rendit compte que ce changement était dû à ses idées communistes marxistes léninistes trotskistes nihilistes... Timide, on lui marchait dessus, communiste, on se mit à le respecter ! Cela lui prouvait donc qu'il avait raison ! Il ne pouvait que penser « Allons plus loin ! »
Il faut préciser ici qu'à cette époque et en ces lieux, le communisme avait deux têtes. Les communistes vietnamiens se tournaient vers la grande Russie soviétique, alors au faîte de sa puissance. Frère Numéro 1, qui commençait à se faire appeler Oncle Numéro 1, fut totalement séduit par les idées de Mao Tse Toung. Mao quant à lui, craignant l'encerclement soviétique, fut heureux d'avoir le Cambodge pour allié. La Chine aida donc Pol Pot et l'incita à ne pas pactiser avec le Vietnam... Dès lors, les relations entre ces deux pays se dégradèrent rapidement, et après avoir collaboré plus de dix ans avec le parti communiste vietnamien, Tonton Numéro 1 décida le nettoyage ethnique du Cambodge, en commençant par ses anciens frères d'armes, les Vietnamiens. « Pour éliminer le Vietnam, pas besoin d'armes sophistiquées : il suffit que chaque homme du peuple ancien tue 10 Vietnamiens de ses propres mains », répétait sa radio... Quel programme ! Il faut dire aussi que les Américains lui avaient montré, si besoin était, que l'on pouvait faire mourir des gens sans état d'âme, au nom d'une raison supérieure : la lutte anti communiste pour les Américains, l'épuration ethnique pour Pol Pot. Tonton No1 avait également retenu la leçon du camarade Staline « Un mort, c'est une catastrophe, un million de morts, c'est une statistique » et il se mit à aimer les statistiques ! Il épurait sans plus de cas de conscience que Kasparov bouffant un cavalier chez son ennemi Karpov !
Dès la chute de Phnom Penh, le 17 avril 1975, Pol Pot impose un régime dictatorial et un parti, l'Angkar, « l'Organisation ». Toutes les actions ultérieures seront faites au nom du parti. Tous les crimes seront désormais commis au nom du parti. La République démocratique du Kampuchéa est proclamée en 1976, et Pol Pot se nomme lui-même Premier ministre.
Je ne peux m'empécher de penser que si son oncle, au lieu de l'envoyer en France en 1949, lui avait dit « Tu seras ministre quand tu seras grand », les quatre années noires qui viennent n'auraient pas eu lieu - en tout cas, pas de la même façon... en tout cas, pas si noires...
Le nouveau Premier ministre Frère Tonton Numéro 1 a toujours à c½ur la purification de la race khmère, il faut donc vider les villes de tous leurs habitants car le concept même de la ville est étranger à l'âme khmère. L'Organisation commence aussitôt à déporter la population des villes vers les campagnes. Les Khmers rouges jettent sur les routes les malades des hôpitaux, les écoliers des écoles, et séparent les familles – ce détail est très important. Pour Pol Pot, il est également nécessaire de supprimer, toujours sans état d'âme, comme un joueur d'échecs, tous ceux qui étaient ou auraient pu devenir réactionnaires, c'est à dire tous ceux qui réfléchissaient et qui auraient pu un jour le juger. Cela signifiait la mort pour tous ceux qui avaient été au contact des autres civilisations que la civilisation rizicole khmère, et leurs enfants aussi, sauf s'ils n'avaient eu aucun contact avec leurs parents.
En avril 1977, il ordonne « les trois extirpations » : tous les Vietnamiens du Cambodge, tous les Khmers parlant vietnamien et tous les Khmers ayant des relations ou des intérêts avec les Vietnamiens.
Le 31 décembre 1977, le Cambodge rompt officiellement ses relations avec le Vietnam, à la suite de violents accrochages frontaliers ; les troupes de l'Oncle Numéro 1, qui commence à utiliser le nom de code « 87 », attaquent le Vietnam en juin 1978. Le sang appelle le sang... Le sang enivre les hommes... Alimenté par un ultra nationalisme démesuré, exacerbé par le racisme et la paranoïa, le régime de Frère Pol Pot 87 Numéro 1 multiplie les purges dans ses propres rangs ; des milliers de «traîtres» sont assassinés, accusés d'être à la solde de l'étranger, que ce soit la CIA, le KGB, le régime communiste vietnamien, les colonialistes français ou encore les réactionnaires thaïlandais.
Le 7 janvier 1979, les militaires de Hanoi chassent les Khmers rouges de Phnom Penh.
Celui que les Cambodgiens surnommaient «Le monstre à la face de lune» va désormais vivre dans sa jungle, entouré de ses fidèles amis... Il lui faudra encore une vingtaine d'années avant de mourir, mais il n'a plus de venin... Et comme il n'a pas non plus de conscience, ses nuits sont plutôt calmes et apaisées... Atteint de paludisme, il aura le temps de faire deux petits Pol Pot Juniors avant de passer l'arme à gauche, en 1999.
En quatre ans le pays perdit 2.030.000 habitants dont plus de la moitié résidait dans le grand Phnom Penh. Au moins 720.000 personnes furent exécutées de façon hâtive et sommaire.
Mon hypothèse et ma conclusion se confondent ici... Pol Pot n'ayant jamais été heureux ne connaissait pas l'existence de ce terme... N'aimant pas particulièrement ses proches, qui n'avaient jamais été proches, il se mit à rêver d'une société idéale, comme tous les gamins de 15 ans. Mais le rêve passe généralement vers 18 ans, avec les premières amours et un sens plus concret des réalités.
Il est évident que dans une société idéale, chaque être a sa place, et chacun doit être indispensable. Toute personne n'ayant aucune utilité doit être éliminée, ou écartée... Ainsi, les malades, les improductifs, les vieux, les infirmes, les bébés, les femmes enceintes... Toute personne trop instruite pour cultiver le riz doit être éliminée, ceux qui savent lire, écrire, les porteurs de lunettes, les intellectuels, tous ceux qui ont un passeport, ceux qui, comme lui, ont vu d'autres pays que le Cambodge, et ont donc d'autres références de société idéale, et pourraient vouloir lui voler son idée...
Pol Pot s'est accroché à son projet d'un monde nouveau comme un gamin à son train électrique... Dedans, il a tout mis : ses rêves, sa haine, sa ranc½ur, son ambition, son aspiration, et son intelligence ! Et puisque rien ne se dressait sur sa route, la machine s'est emballée, comme on dit, il est passé en survitesse, et les apprentis sorciers qui l'entouraient s'en sont peut-être rendu compte, mais trop tard !
Ce qui faisait la force de Pol Pot le dictateur, c'est qu'il ne développait pas le culte de la personnalité, il n'était pas un personnage médiatique. Depuis son enfance, du fait qu'il gênait les grandes personnes, il aimait rester dans l'ombre¹ : il avait peur de la lumière ! C'était logique : lui dont personne ne voulait, pas même la guitare, ses petits doigts ne trouvaient pas les accords, lui qui gênait ses parents, son tonton, sa tata, lui que les filles ne voyaient pas, lui à qui ses professeurs donnaient des bulletins de notes à faire rougir un âne gris, lui qui n'eut pour interlocuteurs que d'autres ratés marxistes léninistes communistes, il sut trouver une idéologie politique qui coïncidait avec ses ressentiments les plus secrets, les plus intimes, les plus inavouables, à commencer par la haine de sa famille, qui s'est étendue au mépris de LA famille en général - qu'il a toujours voulu détruire ! Il s'est réfugié derrière des thèses, derrière des mots, derrière des idées, derrière une doctrine... Se trouvant au mauvais endroit au mauvais moment, il réussit à entraîner une pléthore de teigneux, de jaloux, de vindicatifs à sa suite, il leur parla de Jean Jacques
Rousseau ( Puisque l'homme est naturellement bon, et puisque c'est la société qui l'a perverti, abattons la société) et de Charles Darwin ( Laissons agir la sélection naturelle, que tous ceux qui ont un fusil survivent, et que crèvent les faibles désarmés)... Pol Pot rêvait des temps anciens qu'il n'avait pas connu, où, croyait-il, l'homme vivait heureux aux champs, et il avait calculé que pour cultiver le riz au Cambodge, il suffisait d'un million de Cambodgiens... Il lui en restait donc deux millions à supprimer pour construire sa société idéale, dont il aurait été plus que le chef, le géniteur, le fondateur, le gourou, le dieu invisible !
Le cas Pol Pot relève de la psychiatrie plus que de l'histoire.
Mais pour le monde, il reste un monstre qui entraîna derrière lui une armée de fidèles, qui n'osèrent jamais le contredire ni le juger...
L'histoire n'aime pas parler de Pol Pot : elle a honte d'avoir laissé agir un fou sans bouger.
Un génocide peut en cacher un autre...
On peut toutefois affirmer que si le sous-sol cambodgien avait renfermé un peu de pétrole, ou quelques diamants, tout aurait été différent...
La formule de Friedrich Schiller s'applique bien à Pol Pot : "The bigger the crime the smaller the penalty"
¹ Le Second ministre déclarera à la radio en juin 97 : « le Premier Ministre m'a dit qu'il a entendu dire par quelqu'un qui le tenait de quelqu'un d'autre que Pol Pot a été capturé... » En fait, il est devenu tout à fait impossible de séparer le mensonge de la vérité... et les menteurs mentent souvent avec sincérité ! Pol Pot a passé les dernières années de sa vie dans un camp protégé (c'est-à-dire entouré de gardes du corps) en Thaïlande, au vu et au su de tout le monde... Il ne se cachait pas... ou plutôt, il ne se cachait plus ! Celui qui, toute sa vie, usa de noms d'emprunt, et que l'histoire retiendra sous le nom de Pol Pot, était un grand malade mental timide, effacé, craintif, qui s'appelait Saloth Sar...
Quelques notes en vrac
Je conserve précieusement la page 6 du Journal du Dimanche en date du 30 Septembre 1979. Voici ce que l'on peut lire en rubrique Politique :
Colonne de gauche : « A cause de la grève des transports, les Parisiens seront privés de langoustines », et colonne de droite « Il n'y a plus d'enfants au Cambodge »... Les enfants morts et les langoustines des Parisiens sur la même page ! Cela montre, hélas, ce que le monde occidental pensait du drame qui venait de se jouer là-bas... Il n'en avait rien à cirer ! Au Cambodge, pas de pétrole, pas de diamants, pas d'uranium, que des mines - Oh ! Pas des mines d'or ni même de charbon, juste des mines qui sautent, qui estropient, qui infirment, qui arrachent un pied, une jambe ou une main, et qui coûtaient moins de 8 francs en Tchécoslovaquie à l'époque !
Le rôle d'Henry Kissinger dans le génocide cambodgien, au Chili, et à Timor, aurait pu faire de lui un criminel de guerre au même titre que Joachim Von Ribbentrop, ministre des affaires étrangères sous Hitler. Mais Kissinger jouit de l'impunité des vainqueurs. Il reçut le prix Nobel de la paix en 1973, il est le gourou favori des médias... Il donne des conférences à 20 000 dollars, tandis que Ribbentrop fut pendu en 1946.
On m'a demandé une fois de quoi vivait Pol Pot dans sa jungle... Voici une réponse : The United States gave direct as well as indirect aid to Pol Pot - in one estimate, $85 million in direct support - and it "pressured UN agencies to supply the Khmer Rouge, which rapidly improved the health and capability of Pol Pot's forces after 1979 (Ben Kiernan, "Cambodia's Missed Chance," Indochina Newsletter, Nov.-Dec. 1991).
Comme on voit, la politique américaine a largement influencé les évènements au Cambodge de 1964 - début de la vraie guerre du Vietnam - jusqu'aux années 90. Voici les présidents qui étaient en fonction pendant cette période :
Johnson 1963 1969
Nixon 1969 1974
Ford 1974 1977
Carter 1977 1981
Reagan 1981 1989